Le roman de Maria
Résumé
Maria annonce son désir de rompre avec l’exil. Elle souhaite ardemment le retour au pays et tout ce qu’il promet. Mais plus que tout, il y a la personne de Maria et notre regard porté sur sa vie donne une résonance intérieure profonde à notre curiosité : faire la connaissance des morts en tant qu’êtres vivants.
Extrait
« Maman me questionne abondamment, au point d’en perdre l’équilibre tant sa parole la transporte, et de pencher la tête pour habiter un autre espace qui nous enserre, évitant ainsi la posture frontale.
Quelle question me pose-t-elle ? Doit-elle la répéter si j’entends mais ne cherche pas à écouter ?
« Notre décision est prise. » Ce simple propos, une affirmation nette et ma bouche un peu crispée pour lâcher ces quatre mots qu’elle laisse s’égarer ; tous ses efforts pour les refuser ont déplacé son corps qui cherche désormais appui sur le plateau de la commode. Ses doigts triturent le marbre, tentent de le repousser pour le brosser ; il résiste et pourrait presque s’étonner d’une telle indélicatesse.
Et puis tout s’embrouille dans son discours heurté : mélange d’interrogations et de réponses brutales, volée de mots forts, le regard fixé sur moi qui me vrille.
Son visage ridé – mais ai-je connu différemment cette femme – est soumis à une telle tension que je prends peur, que je voudrais prendre sa tête dans mes mains, caresser sa face jusqu’à l’obtention de traits lisses et reposés.
A défaut je saisis ses mains à elle. Cela n’est pas suffisant. Alors je m’empare de ses bras dans je ne sais quel espoir. Mes gestes se bousculent, et c’est stupide, ils se contredisent. Mais tout au moins ils auront le pouvoir de la surprendre et de couper court au déferlement de se questions.
J’ose aussi : contre moi, son corps. L’étreinte a pris place. Son corps se détend, malaisément, certes, et timidement, sous l’emprise de la pudeur, il se dégage, et contre toute attente, elle caresse mon visage.
Roman biographique
Russie
Amour
Mémoire
Exil
Histoire
Extrait – Chapitre premier
Ce qu’elle voulait, c’était aller encore une fois à la Maison. Rien qu’une fois. Il y a quelques mois, elle avait eu la force suffisante pour marcher et affronter le froid mordant qui ostensiblement affichait les moins quinze degrés. Pauvres gants infortunés qui ne la réchauffaient guère, et elle pouvait encore se souvenir de son faible souffle qui tentait de dégourdir ses doigts endoloris.
Même le bout de pain ne put résister à sa chute. Un déplacement d’air glacial l’avait tout d’abord soudainement arrêtée, elle suffoquait. Puis perte de l’équilibre : au sol désormais, tel un animal rampant, ses deux mains tâtaient un terrain gelé, et elle n’eut plus qu’une seule idée, se redresser, retrouver la position verticale, quitter un froid terriblement hostile. Ce n’est pas un maudit trottoir qui nuirait à sa détermination. Par terre, elle se mit alors à apprécier les fébriles palpations, leur capacité à éveiller la terrible rugosité du pavement. Il donnait forme à des images ; sous ses mains, la région natale se dressait fièrement, peut-être caressait-elle d’autant plus le revêtement dans le souci d’affiner sa vision.
Le froid sibérien s’imposa magnifiquement, celui de la Sibérie orientale. Froid profond, aussi démesuré qu’un personnage de tragédie grecque. Le froid hors norme des vastes espaces que les bouleaux enchantent, serrés amoureusement, à l’écoute du silence. Elle souriait à ce climat intransigeant, il avait toutes les vertus de l’authenticité. Un froid dont la puissance, certains matins, au réveil, vous écartait de la réalité pour s’adonner à l’entière absorption d’une terre immensément blanche ; souffle coupé à voir se profiler un paysage tantôt opaque ou bien transparent, immobile toujours, sans jamais être aux aguets, mais entièrement dévoué à lui-même. Et puis il y avait cette possibilité inouïe d’intégrer la densité et l’intensité du lieu. La nature régnait. Et conscient de cet état des choses, l’homme encore tout ensommeillé, mal réveillé les lendemains de fête, agacé par les aboiements du chien, vivait ce privilège absolu suspendu à son nez, un nez collé contre la vitre, juste en-dessous de ses yeux écarquillés, de goûter la magie des lieux au rythme d’une respiration toute légère…
Un froid si pur. Si tranchant que la terre exhalait une incroyable sincérité. Chaque élément vivait la netteté du détachement grâce à des contours merveilleusement dessinés, et il arrivait, parfois, que le malicieux hiver aiguisât son impérieux désir de métamorphoser l’espace. Ainsi le pommier d’Ivan Matievitch G…, son père, pommier qu’il avait planté et dont il savourait par avance le fruit jaune et tellement juteux, prenait l’allure d’un gentil fantôme dont on apercevait le squelette blanchi, poudré à frimas.
Et une année, une pomme égarée avait su résister aux terribles gelées : elle ne pendait pas, non, elle avait fait le choix de s’accrocher à une branche, telle une boule de Noël, de s’immobiliser comme pour mieux garder son parfum pour elle-même, en vue de ne rien céder à l’hiver.
Mais l’asphalte avait mauvais goût et le génie sibérien s’était dissipé après l’avoir gentiment exaucée. Elle reprit sa marche, assez lente certes, mais avait-elle vraiment besoin de se hâter ? Ses jambes fatiguées ne facilitaient plus ses déplacements, et elle disposait d’un temps suffisant pour avancer à son rythme, pour observer les changements dans les rues de Sverdlosk, et se préparer à la Rencontre.
Elle marchait sans que sa balade ne fût de hasard. Elle savait que le but approchait au passage de la ruelle, du mur éventré et ce qu’il révélait, rue Oulitskaïa, un terrain vague jonché de gravats, petit paradis pour une chienne, confortablement installée pour nourrir ses trois chiots. Elle s’amusait de la vie de ses vies nouvelles, vies totalement insouciantes ; timidement, elle parlait à cette petite famille et se demandait si elle n’était pas folle de s’adresser ainsi à des animaux.
Et puis son émotion soudaine, une émotion anticipée. Auparavant les pavés trop importants d’une rue dont l’élargissement créait une sorte de place. Pavés difficiles, presque teigneux, qui blessaient les pieds et rendaient de plus en plus malaisée l’avancée. Alors elle ne cherchait pas à aller plus loin. Il lui fallait tourner le corps très discrètement. Personne ne devait la voir dans les efforts qu’elle réalisait. Parce qu’elle avait peur. Peur de ce qu’elle allait voir, de ce qu’elle découvrait toutes les fois où elle était parvenue à l’endroit. Elle n’y était pas venue très souvent mais peu importe. Cette fois – elle n’y reviendra plus jamais – l’émotion était à son comble : son corps tremblait, était-il possible qu’elle s’évanouisse ?
Un homme l’avait remarquée, il était intrigué ; il ne pensait pas lui apporter de l’aide, il se questionnait plutôt sur le déséquilibre de cette silhouette emmitouflée dans un lourd manteau noir, recouverte aux épaules d’un châle de laine aux belles couleurs chatoyantes. Une touche d’élégance, pensa-t-il, comme une alerte. Une femme que l’on remarque, confrontée à un moment d’abandon d’elle-même. Alors que l’étonnant motif floral rouge sang du foulard contredisait la perte de soi. Il s’affichait dans toute sa beauté, il hypnotisait, en cette journée d’ennui.
Elle a capté les regards de cet homme, et tenté de corriger sa posture. Se dissimuler. Elle détacha le châle et en couvrit sa tête, une partie de son visage n’était plus visible. Perdus les yeux embués de larmes et la bouche entr’ouverte sur des mots mis au secret. L’homme s’éloigna, conscient du dérangement et repris par des soucis personnels. Il se retourna une seule fois tandis qu’au loin le châle fleurissait sur la nuque de l’inconnue. Il en gardera le souvenir chez lui. Sans expliquer. Il avait simplement eu une impression, celle d’une femme confuse, et peut-être paniquée. Ce corps qui tremblait l’avait exclu, rendu seulement témoin d’un éventuel drame intime qui se jouait. Que vivait-elle et qui était-elle pour subir un tel émoi ?
Il aurait aimé l’approcher : femme idéale pour un homme pris en flagrant délit de romantisme. Peut-être. Il s’était donc arrêté sans chercher à la rejoindre, sans oser lui parler. Non, il se contenterait d’imaginer la vie de cette femme. Il lui donna tout d’abord un prénom aux couleurs aussi douces qu’un soleil d’automne. Et il en souriait. Puis il ne la questionnait pas puisqu’il la comprenait ; il avançait tout simplement dans les méandres de sa vie et s’efforçait de ne rien bousculer. Il y avait ce plaisir de la compassion dans le partage des peines et surtout cette délicate satisfaction d’apaiser un corps contrarié. Grâce à son regard, à la somme de ses silences. Elle ? Elle s’éloignait peu à peu, silhouette évanescente, à l’allure d’une vague en formation.
La neige se mit à tomber. Lents flocons qui virevoltaient, certains gagnés par le scintillement d’un très pâle soleil, d’autres plus sages s’abandonnaient à leur sort. Bousculade de taches blanches et douceur des boules de coton sur son visage. Elle s’ouvrait à ce moment de paix, la tête en arrière, les yeux grands ouverts sur le ciel. Elle prit soin de serrer davantage les nœuds du châle afin de protéger sa gorge fragilisée depuis longtemps.
Elle longeait désormais un mur de promenade recouvert d’un long tapis blanc ; ses pas dans la neige comme des notes, les noires qui dansent sur la partition musicale et elle, devenue hampe, s’accrochait à la portée. Picotements des yeux et des joues, son corps évoluait en solitaire.
A l’approche de la Maison, il lui sembla que l’air pouvait s’obscurcir. Elle respirait mal. Son souffle trop court la gênait considérablement. Elle défit les nœuds du châle pour mieux happer l’air froid. Celui-ci s’engouffra dans sa gorge, elle baissa la tête devant une telle hâte. Elle avait de plus en plus de difficultés à marcher du fait de son appréhension. Elle se devait de trouver les forces, s’obliger à corriger sa démarche, donner l’impression d’être une passante. Elle se mit à réciter les vers aimés si souvent entendus quand le froid et les êtres ne parvenaient plus à pactiser, à souhaiter le meilleur d’une journée.
« L’hiver blanchit le dur chemin
Tes jours aux méchants sont en proie.
La bise mord ta douce main ;
La haine souffle sur ta joie. »
Son père avait récité ces quelques vers, les jugeant de circonstance, avant de quitter définitivement la Russie, avant le terrible exil. Et il aimait se persuader que le grand poète français Victor Hugo comprenait sa tragédie pour avoir connu lui aussi, l’exclusion.
Le moment du Départ … Le dernier repas pris ensemble, la famille entière réunie autour du père.
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