En préambule :
La question se pose : faut-il lire la correspondance des écrivains comme un témoignage sur la vie et l’esthétique de l’écrivain? Comme une œuvre d’art à part entière? Comme un échange privé ?
Lettres d’amour et d’affection .
Madame de Sévigné- Correspondance ( 1671).

Depuis 1644, Mme de Sévigné est veuve.
Sa fille , sur laquelle elle a reporté toute sa tendresse, épouse en 1669 le Comte de Grignan qu’elle rejoint en février 1671 dans son poste de gouverneur de Provence.
La cruauté de la séparation inspire à la mère solitaire ses premières lettres où s’exprime le désarroi d’une passion maternelle orpheline.
Mardi 3 mars 1671.
Je vous assure, ma chère bonne, que je songe à vous continuellement et je sens tous les jours ce que vous me dîtes une fois, qu’il ne fallait point appuyer sur ces pensées.
Si l’on ne glissait pas dessus, on serait toujours en larmes, c’est-à-dire moi. Il n’y a lieu dans cette maison qui ne me blesse le cœur. Toute votre chambre me tue; j’y ai fait mettre un paravent tout au milieu, pour rompre un peu la vue d’une fenêtre sur ce degré par où je vous vis monter dans le carrosse de d’Hacqueville, et par où je vous rappelai.
Je me fais peur quand je pense quand je pense combien alors j’étais capable de me jeter par la fenêtre, car je suis folle quelquefois: ce cabinet, où je vous embrassai sans savoir ce que je faisais; ces capucins, où j’allais entendre la messe; ces larmes qui tombaient de mes yeux à terre, comme si c’eût été de l’eau qu’on eût répandu; Sainte- Marie, Mme de La Fayette, mon retour dans cette maison, votre appartement, la nuit et le lendemain; et votre première lettre, et toutes les autres, et encore tous les jours , et tous les entretiens de ceux qui entrent dans mes sentiments: ce pauvre d’Hacqueville est le premier; je n’oublierai jamais la pitié qu’il eut de moi.
Voilà donc où j’en reviens: il faut glisser sur tout cela, et se bien garder de s’abandonner à ses pensées et aux mouvements de son coeur. (…)

Julie de Lespinasse ( 1732- 1776)
Correspondance – Lettre 15.

Julie de Lespinasse, l’une des figures féminines marquantes du siècle des Lumières, amie du philosophe d’Alembert, est emportée à quarante-quatre ans par un mal incurable; elle adresse au comte de Guilbert, son amant, pendant les deux dernières années de sa vie, des lettres passionnées.

Dimanche au soir, 23 octobre 1774.
Mon ami, pour me calmer, pour me délivrer d’une pensée qui me fait mal, il faut que je vous parle: j’attends l’heure de la poste de demain avec une impatience que vous seul peut-être pouvez concevoir. Oui, vous m’entendez, si vous ne pouvez pas me répondre, et c’est quelque chose: il serait sans doute plus doux, plus consolant, d’être en dialogue; mais le monologue est supportable, lorsqu’on peut se dire: je parle seule, et cependant je suis entendue.-
Mon ami, je suis dans une disposition physique détestable, je l’attribue à cette cigüe: elle a conservé, je crois, quelque propriété du poison; je me sens dans une défaillance, dans une angoisse qui m’a fait croire aujourd’hui vingt fois que j’allais perdre connaissance, et dans ce moment même, je suis dans un malaise inexprimable: je sens ce que disait Fontenelle peu de temps avant sa mort , une grande difficulté d’être« .
( …)
Bonsoir. Je n’en puis plus; à demain.

Gustave FLAUBERT – Correspondance- Lettres à
Louise Colet.
Gustave Flaubert pratique une correspondance assidue et passionnée avec Louise Colet. Flaubert se lassera et peu à peu leur relation s’estompe. Ce que lui reprochera Louise Colet.

Louise Colet publie des poèmes, des romans , des nouvelles.
Elle tient un salon littéraire à Paris.
Elle souhaite réussir dans le monde littéraire.
Elle sera la maîtresse de Gustave Flaubert pendant dix ans .


Croisset, 6 ou 7 août 1846.
Je suis brisé, étourdi, comme après une longue orgie, je m’ennuie à mourir. J’ai un vide inouï dans le coeur, moi si calme, si fier de ma sérénité et qui travaillais du matin au soir avec une âpreté soutenue, je ne puis ni penser ni écrire.
Ton amour m’a rendu triste.JE vois que tu souffres, je prévois que je te ferai souffrir. Je voudrais ne jamais t’avoir connue, pour toi, pour moi ensuite et cependant ta pensée m’attire sans relâche. J’y trouve une douceur exquise.
Ah! qu’il eût mieux valu en rester à notre première promenade. JE me doutais de tout cela!
( …) Personne plus que moi n’a le sentiment de la misère de la vie. Je ne crois à rien, pas même à moi ce qui est rare. Je fais de l’art parce que ça m’amuse mais je n’ai aucune foi dans le beau pas plus que dans le reste.
(…)
C’est toi qui es enfant, c’est toi qui es fraîche et neuve, toi dont la candeur me fait rougir. Tu m’humilies par le grandeur de ton amour. TU méritais mieux que moi. Que la foudre m’écrase, que toutes les malédictions possibles tombent sur moi si jamais je l’oublie ! Te mépriser ! m’écris-tu parce que tu t’es donnée trop tôt à moi. As-tu pu le penser! Jamais; jamais, quoi que tu fasses , quoi qu’il arrive. JE te suis dévoué pour la vie, à toi. à ta fille, à ceux que tu voudras. C4est là un serment, retiens-le,uses-en. JE le fais parce que je puis le tenir.
Oui je te désire et je pense à toi. JE t’aime plus que je ne t’aimais à Paris. Je ne peux plus rien faire, toujours je te revois dans l’atelier debout près de ton buste, les paillotes remuantes sur tes épaules blanches, ta robe bleue, ton bras, ton visage, que sais-je, tout. Tiens. Maintenant la force me circule dans le sang. IL me semble que tu es là, je suis en feu, mes nerfs vibrent … tu sais comment… tu sais quelle chaleur ont mes baisers.
Сергеи СЕННИН ( 1895- 1925).
Lettre à ma mère .


Sergeï ESSENINE naît en 1895. Il appartient à une famille paysanne appauvrie de la Province de Riazan. Il est élevé par ses grands-parents avec réalisme et tendresse, en communion avec la nature et dans l’intimité de la Bible. Il apprendra le slavon d’église et les rudiments de la littérature.
Mais à la carrière d’instituteur, il préfère une vie de pérégrination . A Moscou, il travaille et suit pendant dix-huit mois les cours de l’Université Populaire de Chaniavski. A Pétersbourg, les symbolistes sont séduits par la fraîcheur de ses vers, ils l’accueillent avec chaleur. Kliounev auquel il se lie d’une amitié passionnée, lui trouve un éditeur pour son premier recueil RADONITSA ( 1916).
Après avoir adopté une attitude patriotique pendant la guerre, il accueille la Révolution avec la foi illuminée du paysan comme l’avènement apocalyptique de la nouvelle terre et des nouveaux cieux. Son inspiration se renouvelle, son souffle s’amplifie .
La désillusion ne se fait pas attendre, c’est » le socialisme de fer » qui vient. Le poète a rompu avec la religion de son enfance, il est désemparé. Son second mariage avec Isadora DUNCAN ( 1921) le conduit en Europe et en Amérique. IL revient avec un amour redoublé pour le paysage russe. Mais la vie du village, privée de ses racines religieuses, change. Ce qu’il aime est condamné. Dernier poète de la campagne, il trouve pour chanter le pays natal – reflet de l’absolu- des accents uniques.
Blessé jusqu’au plus profond de son être par cet amour quasi-religieux de la nature russe, écartelé entre le moderne qui l’étouffe et l’ancien qui ne le satisfait plus, ravagé par l’alcool, il se suicide en 1925.
Lettre à mère (Письмо матери), 1924 de Sergueï Essénine
| Ты жива еще, моя старушка? Жив и я. Привет тебе, привет! Пусть струится над твоей избушкой Тот вечерний несказанный свет. | Tu es là, tu vis, ma petite vieille, Je te salue bien, moi aussi, je vis, Que vienne resplendir sur ta chaumière La lumière ineffable de jadis ! | |
| Пишут мне, что ты, тая тревогу, Загрустила шибко обо мне, Что ты часто ходишь на дорогу В старомодном ветхом шушуне. | On m’a raconté, que cachant tes doutes, Tu t’inquiètes fort à mon propos, Que tu vas souvent, sur la grande route, Engoncée dans ton vieux caraco. | |
| И тебе в вечернем синем мраке Часто видится одно и то ж: Будто кто-то мне в кабацкой драке Саданул под сердце финский нож. | On me dit aussi que la nuit tu rêves À mes nuits, aux rixes des tripots, Que tu vois souvent un bandit qui lève Sur ton fils la lame d’un couteau. | |
| Ничего, родная! Успокойся. Это только тягостная бредь. Не такой уж горький я пропойца, Чтоб, тебя не видя, умереть. | Ce n’est rien, rassure toi chérie, Tout cela n’est rien qu’un cauchemar. Mon âme n’est pas à ce point pourrie Que je puisse crever sans te revoir ! | |
| Я по-прежнему такой же нежный И мечтаю только лишь о том, Чтоб скорее от тоски мятежной Воротиться в низенький наш дом. | Non, je suis toujours le même, un tendre. Et je n’ai qu’un seul désir au cœur : Quitter ce bourbier et ces méandres, Revoir la maison basse du bonheur. | |
| Я вернусь, когда раскинет ветви По-весеннему наш белый сад. Только ты меня уж на рассвете Не буди, как восемь лет назад. | Je viendrai quand ouvrira ses branches Le jardin, au souffle du printemps, Si tu me promets que les dimanches Tu me laisseras dormir mon content. | |
| Не буди того, что отмечталось, Не волнуй того, что не сбылось,— Слишком раннюю утрату и усталость Испытать мне в жизни привелось. | Ne réveille pas les choses mortes, Ne ranime pas les vains espoirs. J’ai joué trop tôt ma vie – qu’importe ! Je suis déjà las – faut pas m’en vouloir. | |
| И молиться не учи меня. Не надо! К старому возврата больше нет. Ты одна мне помощь и отрада, Ты одна мне несказанный свет. | Ne viens pas m’apprendre la prière, C’est fini, sans espoir de retour. C’est de toi que me vient la lumière, De toi seule, la joie et le secours. | |
| Так забудь же про свою тревогу, Не грусти так шибко обо мне. Не ходи так часто на дорогу В старомодном ветхом шушуне. | Oublie donc tes craintes et tes doutes, Ne t’attriste pas à mon propos. Ne va pas guetter sur la grande route, Engoncée dans ton vieux caraco. | |


La lettre de Consolation.

La mère d’Antoine Bibesco vient de mourir, le 31 octobre 1903.
La question posée par cette lettre :
Consoler, se consoler ?

Marcel PROUST– « Lettre
CVII à Antoine Bibesco »
(1903)- In Princesse
Bibesco, » Au bal avec
Marcel Proust. »
Lundi,
Mon petit Antoine,
Quand je pense que tu ne me permettais même pas de te parler de ce que je ne savais pas encore être tes inquiétudes, j’ai peur que tu ne jettes avec colère une lettre de moi en ce moment.
Mais tout de même permets-moi , sans troubler un instant ta douleur, de te dire à quel point j’en suis possédé. Si tu savais combien de fois de puis ce matin j’ai refait, mon pauvre petit, ton voyage, le moment où tu as appris tout, ton arrivée trop tard et ce qui a pu suivre. J’ai peur de la violence de ton chagrin, je voudrais être près de toi sans que tu le saches. Cela me rendrait bien malheureux de te voir ainsi, mais peut-être moins que de ne rien savoir, de trembler à tout moment, de me dire à chaque minute qu’en ce moment même tu es en sanglots à te briser.
Ma tendresse pour maman, mon admiration pour ta mère, ma tendresse pour toi, tout cela s’unit pour me faire ressentir ta souffrance à un point que je ne croyais pas qu’on pouvait souffrir du malheur d’un autre, même quand cet autre est devenu un peu vous-même.
Je t’écrirai, je ne t’écrirai pas, je te parlerai de ta peine, je ne t’en parlerai pas, je ferai ce que tu voudras. JE ne te demande pas d’avoir de l’affection pour moi. Tous les autres sentiments doivent être brisés. Mais je n’avais jamais senti que j’en avais autant pour toi. Je suis très malheureux.

François de MALHERBE ( 1555- 1628)
Lettres – A Madame de Malherbe.

J’ai bien de la peine à vous écrire cette lettre, mon cher cœur, et je m’assure que vous n’en aurez pas moins à la lire.
Imaginez-vous, mon âme la plus triste et la plus pitoyable nouvelle que je saurais vous mander : vous l’entendrez par cette lettre. Ma chère fille et la vôtre, notre belle Jordaine, n’est plus au monde.
Je fonds en larmes en vous écrivant ces paroles ; mais il faut que je les écrive, et faut, mon cœur, que vous ayez l’amertume de les lire.
Je possédais cette fille avec une perpétuelle crainte, et m’était avis, si j’étais une heure sans la voir, qu’il y avait un siècle que je ne l’avais vue. Je suis, mon cœur, hors de cette appréhension ; mais j’en suis sorti d’une façon cruelle et digne de regrets, s’il en fut jamais un bien cruelle et bien regrettable.
Je m’étais proposé de vous consoler ; mais comme le ferais-je, étant désolé comme je suis ? Recevez cet office d’un autre, mon coeur ; car de moi, je ne puis si peu me représenter cet objet et me ressouvenir que je n’ai plus ma très chère fille…
(…)
J’ai aimé uniquement ma fille ; j’en veux aimer le regret uniquement. Le mal qui me l’a ôtée ne m’ôtera point le contentement que j’ai de m’en affliger.
(…)



L’engagement qui n’est ni plus ni moins que ce désir ou cette volonté de pratiquer l’implication. La personne dès lors se mobilise au service d’une cause. Et les causes sont de tous ordres.
L’Histoire sollicite l’individu, les « faits » disent l’urgence de l’intérêt à leur accorder . Ils manifestent bruyamment , avec âpreté ; ils génèrent le chaos, et l’hybris qui les irrigue assombrit le paysage mental, psychologique ; l’hybris a mauvaise allure , une mine défaite, une voix caverneuse, un regard d’une couleur ténébreuse.
Une chasse à la lumière devient l’exigence , semblable à une traque ; la bête oblige à se rassembler, à s’organiser et finalement à se lover dans un combat à venir. La mise en projection mobilise atrocement, l’aiguillon est de taille, la pointe acérée blesse , le corps est happé, la bouche crache trop de salive, elle se tord au rythme d’une respiration qui s’écourte.
Soif. Soif de Justice . L’évènement a surpris mais le saisissement sera de courte durée : trop de questions. Et les réponses trépignent, elles s’impatientent, elles activent, elles transpercent , malaxent tout l’être. Tout au bout, une transparence, un point lumineux de compréhension, l’histoire personnelle s’ensoleille , l’Histoire a rendu gorge.
La Lettre d’Engagement et de Combat.
Boris VIAN – Chanson « Les déserteur » – 1954.

« Monsieur le Président
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être… «
La plus célèbre lettre ouverte de la chanson française.
Son caractère jugé subversif, lui vaudra d’être interdite de radio jusqu’en 1962.
Cette chanson – Musique- Harold Berg- est interprétée pour la première fois, sur scène, par MOULOUDJI , le 7 mai 1954, le jour même où l’armée française est défaite à Dien Biên Phu.
Le texte a une visée pacifiste et anti-militariste.
Cliquez ici pour le texte complet du Déserteur (Paroles.net),


Emile ZOLA – Lettre à la Jeunesse, 14 décembre 1897


Emile Zola utilise la lettre comme instrument de protestation ou de combat. Dans le cadre de l’affaire Dreyfus, il mobilise la jeunesse de France aux côtés de ceux qui réclament la révision du procès du capitaine.
Lâché par la rédaction du Figaro, l’écrivain demande le 14 décembre 1897 à son éditeur Fasquelle, de publier sous forme de petite brochure sa LETTRE à LA JEUNESSE.
Un mois plus tard il reviendra à la charge avec son fameux article « J’accuse » paru dans le journal l’Aurore.

« Jeunesse ! Jeunesse ! souviens-toi des souffrances que tes pères ont endurées, des terribles batailles où ils ont dû vaincre, pour conquérir la liberté dont tu jouis à cette heure. Si tu te sens indépendante, si tu peux aller et venir à ton gré, dire dans la presse ce que tu penses, avoir une opinion et l’exprimer publiquement, c’est que tes pères ont donné de leur sang.
Tu n’es pas né sous la tyrannie, tu ignores ce que c’est que de se réveiller chaque matin avec la botte d’un maître sur la poitrine, tu ne t’es pas battue pour échapper au sabre du dictateur, aux poids faux du mauvais juge. Remercie tes pères, et ne commets pas le crime d’acclamer le mensonge, de faire campagne avec la force brutale, l’intolérance des fanatiques et la voracité des ambitieux. La dictature est au bout .
Jeunesse ! Jeunesse ! sois toujours avec la justice. Si l’idée de justice s’obscurcissait en toi, tu irais à tous les périls. Et je ne te parle pas de la justice de nos Codes, qui n’est que la garantie des liens sociaux. Certes, il faut la respecter, mais il est une notion plus haute, la justice, celle qui pose en principe que tout jugement des hommes est faillible et qui admet l’innocence possible d’un condamné, sans croire insulter les juges.
(…)
Jeunesse ! Jeunesse ! sois humaine, sois généreuse. Si même nous nous trompons, sois avec nous, lorsque nous disons qu’un innocent subit une peine effroyable, et que notre cœur révolté s’en brise d’angoisse.
(…)
Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants, qui battez les rues, manifestant, jetant au milieu de nos discordes la bravoure et l’espoir de vos vingt ans ?
-Nous allons à l’humanité, à la vérité, à la justice ! »

Albert CAMUS ( 1913- 1960)
Lettre à un ami allemand.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il participe à la Résistance, Albert CAMUS compose quatre lettres qu’il regroupera ensuite en une sorte d’essai épistolaire où il s’adresse à un ami allemand imaginaire.
Dans la préface à l’édition italienne de ces lettres, l’auteur s’explique sur les conditions de leur écriture. « Mais je voudrais seulement prévenir un malentendu. Lorsque l’auteur de ces lettres dit « vous », il ne veut pas dire « vous autres allemands », mais « vous autres nazis. »
« Laissez-moi vous raconter ceci. D’une prison que je sais, un petit matin, quelque part en France, un camion conduit par des soldats en armes mène onze Français au cimetière où vous devez les fusiller. »



Des Poètes, hommes de « Lettres »
XXXII
Mourmelon le Grand, 6 avril 1915.
Ma Lou je coucherai ce soir dans les tranchées
Qui près de nos canons ont été piochées
C’est à douze kilomètres d’ici que sont
Ces trous où dans mon manteau couleur d’horizon
Je descendrai tandis qu’éclatent les marmites
Pour y vivre parmi nos soldats troglodytes
(…)
Et nous vivrons ainsi sur les premières lignes
J’y chanterai tes bras comme les cols des cygnes
J’y chanterai tes seins d’une déesse dignes
Le lilas va fleurir Je chanterai tes yeux
Où danse tout un chœur d’angelots gracieux
(…)
Pauvre cœur pauvre amour
Daigne écouter le râle
Qui monte de ma vie à ta grande beauté
Je t’envoie un obus plein de fidélité
Et que t’atteigne Ô Lou mon baiser éclaté
(…)

J’ai rêvé tellement fort de toi J’ai tellement marché, tellement parlé Tellement aimé ton ombre Qu’il ne me reste plus rien de toi Il me reste d’être l’ombre parmi les ombres D’être cent fois plus ombre que l’ombre D’être l’ombre qui viendra et reviendra Dans ta vie ensoleillée. Robert – 1945
Robert DESNOS –
A la sortie du camp de concentration, un infirmier tente de soigner Robert DESNOS. En vain.
Louis ARAGON se rend à Terezin, l’infirmier lui remet l’urne funéraire, les lunettes du poète et une feuille de papier pliée en huit.
C’est le dernier poème adressé à Youki que Robert Desnos conservait précieusement dans sa poche.

« Ta lettre sur le drap, sous la lampe odorante »

Pour une analyse linéaire : Léopold Sédar SENGHOR – Lettres d’hivernage, 1972
Analyse du vers 1.
« Ta lettre sur le drap, sous la lampe odorante »
Le poème débute par une phrase déclarative , comme une assertion, une évidence de la vision. Une phrase nominale, non verbale pour restituer une image à l’état brut, à l’état pur, celle d’un objet, une lettre, et de son positionnement.
Ouverture très picturale où trois éléments se détachent : une lettre, un drap, une lampe. Également le recours au gros plan focalise d’entrée l’attention du lecteur sur ces éléments qui questionnent l’identité de l’émetteur de la lettre ; à défaut de créer une tension, une curiosité prend toute sa place sans négliger l’impact émotionnel .
La phrase non verbale suspend toute action, seul le regard est privilégié celui d’un « je » implicite , dont la présence est donc suggérée et celle d’une autre personne induite par l’adjectif possessif « Ta ». Valorisation certaine du scripteur, l’adjectif possessif débute le vers 1, débute le poème. La lettre, son contenu que nous ignorons, se détache absolument.
L’emplacement de l’objet n’est pas insignifiant : « sur le drap ». Révélation d’un espace privé, intime, pudiquement sensuel. La lettre repose à un endroit susceptible d’être partagé, ou qui fut partagé ; l’inscription d’un couple s’immisce avec discrétion sous les yeux d’un « je » en arrêt, peut-être contemplatif.
Un deuxième emplacement est noté : « sous la lampe odorante ».
Soit une deuxième gros plan , qui situe l’objet près d’un lit . « La lampe » n’est pas mentionnée dans sa fonction attendue : celle d’un éclairage. Le poète lui attribue un autre pouvoir, celle d’un parfum ; elle dégage une odeur agréable . En recourant subtilement à l’hypallage*, le poète guide le lecteur dans sa découverte de l’identification de l’émetteur de la lettre ; la lampe s’est appropriée le parfum de l’être aimé ou bien ce parfum a –t-il déteint sur la lampe ou bien encore le souvenir d’un parfum s’est-il accroché à la lampe, mais dans l’esprit du récepteur de la lettre.
Le rythme du vers est celui du juste équilibre, d’un calme inhérent à la contemplation comme si la vision produisait de l’apaisement : deux hémistiches de 6 syllabes, séparés par une virgule, pour prendre la mesure , prendre le temps du regard . Phénomène accentué par le décompte syllabique ! 4 fois 3 syllabes :
« Ta/ let /tre/ sur /le/ drap , //// sous /la /lam / pe o/ do/ rante/.
3 3 3 3
L’importance des trois éléments prend appui sur le « e » ouvert du mot « lettre » , ouverture sur une promesse de sens à donner à cette lettre. L’attente n’est pas sans gravité en présence des voyelles nasales « an » et de « ou » .
Un premier vers qui, à l’instar du poète, situe le lecteur à la lisière d’un développement explicatif s’il s’agissait d’un discours. Mais dans l’immédiat, avant de connaître les vertus de cet élément, le spectacle crée un saisissement , accorde une entière liberté à toute sensibilité, loin de tout raisonnement ; se laisser happer par la force d’abstraction d’une lettre, d’un drap, d’une lampe, aux côtés du poète en charge de notre intériorité.
Télégramme
» MOI JAMAIS CONTENT RESTER MÊME CHOSE
MOI TOUJOURS PARTIR NOUVEAU «
Jean TARDIEU-Comme ceci, comme cela, 1979.

Jean TARDIEU- Comme ceci, comme cela, 1979.
Commentaire du poème « Télégramme ».
Rappel nécessaire de ce qu’est un télégramme ? Une forme spécifique de message, un type de discours, tel que le demandaient les services postaux. Le télégramme était coûteux, l’expéditeur payait au nombre de mots et le texte du message était réduit au minimum. Il a subsisté jusqu’aux années 1960.
La forme même du télégramme affecte le fond ou contenu. Jean TARDIEU le sait , en use habilement . A savoir que le message se doit d’aller à l’essentiel, il est juxtaposition, enchaînement de mots précis, justes et finalement soucieux de restituer la pensée ou sentiment ou émotion de son rédacteur. Le poète rappelle ainsi le pouvoir des mots , avec d’autant plus de force que le discours est rédigé en lettres majuscules. Ce qui confère à l’écrit une part de violence, d’un souci d’interpellation de celui qui en sera le lecteur. Cette typographie anonymise son émetteur , crée un fort effet de surprise voire de crainte.
Mais Jean TARDIEU goûte au plaisir de la fantaisie et de son partage. D’autant plus que « Personne » – nom de la personne signataire- traverse une crise existentielle, et exprime son angoisse en des termes dont le champ lexical ne fait aucun doute : l’abandon d’une vie monotone, barrée par le conformisme, l’entrave des habitudes.
Les trois premiers vers jouent sur l’antithèse : de « rester » puis « partir » et la gradation « fuir ». Le télégramme est ponctué par la répétition du mot « toujours » en anaphore puis à l’intérieur des vers, signe que le poète se retrouve prisonnier d’une impossibilité de l’évasion.
De façon antithétique, il oppose le clair et l’obscur : « le « NOIR-NOIR » à « AURORE » par analogie avec la temporalité : « MÊME CHOSE » / « NOUVEAU ».
Autant comprendre que si le poète reprend la thématique du Spleen , la notion d’espoir, de l’espoir à vivre, s’inscrit plus sûrement que celui mentionné par Baudelaire. Les vers 6 et 7 le confirment :
« TOUJOURS VOULOIR BRISER ENTRAVES
OUVRIR PORTE SAUTER MONTER »
L’avant dernier vers corrobore l’idée :
« TOUJOURS FRAÎCHEUR TOUJOURS »
Le pathétique dans l’expression d’un désir de rompre avec la terrible monotonie de la vie quotidienne prend toute sa dimension dans le recours à un langage réducteur ; c’est le langage de la personne en difficulté pour réaliser la construction grammaticale d’une phrase. Seuls les mots prennent place à l’état brut , sans les liens des mots-outils, ce qui permet d’illustrer, en même temps , l’intensité de la détresse. Le signataire n’a pas la force d’articuler une phrase complexe basée sur la coordination. Submergé par son désarroi , il perd l’usage du discours organisé. Le renvoie dans l’étrangeté.
Malgré tout , sa clairvoyance reste intacte , la modulation comique telle que Jean Tardieu l’applique dans l’ensemble de son œuvre, joue pleinement . Au « TOUJOURS » obsessionnel de la notion d’enfermement , résonne en écho : « TOUJOURS FRAÎCHEUR TOUJOURS ». La confrontation entre désespoir et son opposé est reliée par l’adverbe de temps , voire égalisée, pour signifier que la gravité de la situation est à relativiser , qu’elle est parfaitement maîtrisable.
Dernière constante et non des moindres qui est aussi une caractéristique de Jean TARDIEU : l’ironie. Elle se manifeste en partie finale du poème !
« ( De nulle part, An zéro, Signé : Personne). »
Le poète introduit une typographie nouvelle, toute différente : l’auteur ne s’assimile pas au rédacteur du Télégramme. Et d’ailleurs ce rédacteur existe-t-il ? Il n’est relié à aucune temporalité, aucun espace et n’a ni prénom ni nom de famille. Il est vrai , il est « Personne ».
Ironie de Jean TARDIEU : « Personne » est le nom que revendique Ulysse dans l’ Odyssée d’HOMERE pour se dissimuler et ridiculiser le cyclope. La ruse pratiquée par le héros grec est reprise par le poète. L’auteur du Télégramme est un être purement fictionnel , le lecteur est dispensé de la connaissance de son identité , car après tout , ce « Personne » peut être l’auteur mais aussi tout le monde.
L’ironie se situe aussi dans la réussite du jeu de mots :
« INCONNU RECONNU ». C’est le vers final.
Etonnant oxymore : le poète triomphe , tel Ulysse encore. Tout comme on découvre une terre jusqu’alors inconnue, le rédacteur du télégramme découvre l’INCONNU . Il s’apprête à y entrer , à le parcourir. Il a trouvé l’échappatoire , peut s’abstraire de la médiocrité de la vie : « TROUVER FENÊTRE ».
Jean TARDIEU , décidément , « toujours » reconnaissable …

