Regards sur l’enfant
« Les enfants n’ont ni passé ni avenir, et, ce qui ne nous arrive guère, ils jouissent du présent. »
La Bruyère, « De l’homme », Les Caractères, 1688.
L’enfant dans l’œuvre de Jean Follain, Exister, 1947.

Enfantement
L’enfant tremblait en elle
Au milieu des tissus roses
Des veines bleues
Du fiel sombre.
On voyait à travers la ville
Cette femme dont les yeux
Avec tout son corps
Exprimaient la résignation
Aux épuisantes constructions
De la chair et du sang.

La cour murée
Il est seul dans la cour murée
avec un jouet dont bat
le ressort fatigué
une plume s’envole
qui s’en vient retomber
sur la terre où s’affrontent
les forces de l’amour
celles aussi de la peur.
Le mur étincelle
son faîte est recouvert
de ces gros tessons verts
arrêtant les voleurs.

Félix Régamey, (1844-1907), Entrée du temple à Kiyomizu
à Kyoto, France, 1877/78. Commande d’E. Guimet.
L’artiste prête toute son attention aux détails de la vie
quotidienne comme ces deux enfants qui jouent
au « téléphone boîte de conserve. »


L’enfant de l’amour
Par la fenêtre donnant sur le labour
on voit briller des ustensiles
de cuivre ardent,
le fagot du bûcher
garde l’infime débris
d’une plume de fauvette
hommes et femmes s’en sont allés
resté seul l’enfant de l’amour
au fichu lié sur sa maigre poitrine
voit dans la bille d’agate
s’enlacer les couleurs.

Souvenirs… souvenirs

« Longtemps seul »
Valentin Serov, Portrait of Praskovya Mamontova.
Léon TOLSTOÏ, Enfance-Adolescence-Jeunesse, Chapitre XV « Enfance »
Heureuse, heureuse époque de l’enfance à jamais disparue ! Comment ne pas l’aimer ? Comment ne point chérir ce qui nous en reste : les souvenirs ? Ils rafraîchissent, ils élèvent mon âme, ils sont la source de mes joies les meilleures.
Parfois, après m’être démené jusqu’à l’épuisement, je viens m’asseoir sur ma chaise haute, devant la table à thé. Il se fait tard. J’ai vidé depuis longtemps ma tasse de lait sucré, le sommeil clôt mes yeux, mais je ne bouge pas de ma place. Je reste assis et j’écoute. Et comment n’écouterais-je pas ? Maman parle avec quelqu’un, et les inflexions de sa voix sont si douces, si prenantes ! Cette musique, à elle seule, dit tant de choses à mon cœur. De mes yeux voilés par le sommeil, je contemple son visage, et soudain le voici devenu minuscule, il n’est pas plus gros qu’un bouton, mais je le vois cependant très distinctement.
Je remarque qu’elle m’a jeté un regard, m’a souri. Je me plais à la voir si petite, je cligne des yeux encore davantage, et elle devient de la taille de ces jeunes garçons qu’on aperçoit dans ses pupilles. Mais voici que j’ai bougé et le charme est rompu ; je plisse mes yeux, je me retourne, je m’essaye de mille manières à le faire renaître, mais en vain. Je me lève et vais me blottir confortablement dans un fauteuil , les jambes repliées sous moi.
– Tu vas encore t’enformir, Nikolenka, me dit maman. Tu ferais mieux de monter chez toi.
– Je réponds : « Je n’ai pas envie de dormir, maman », et tandis que déjà des songes imprécis mais doux envahissent mon imagination, le bon sommeil de l’enfance ferme mes paupières et l’oubli s’empare de moi.
(…)
Parfois, dans un demi-sommeil, je sens se poser sur moi une main tendre ; je la reconnais à son seul contact, et, tout en dormant, je la saisis et l’appuie bien fort contre mes lèvres.

Jean Le Bleu – Jean Giono – « L’Iliade et la moisson ». Ed.poche- p. 140- 141

Le corps d’Hector ramené à Troie. Bas-relief romain – Musée du Louvre.
Μῆνιν ἄειδε θεὰ Πηληϊάδεω Ἀχιλῆος
οὐλομένην, ἣ μυρί᾿ Ἀχαιοῖς ἄλγε᾿ ἔθηκε,
πολλὰς δ᾿ ἰφθίμους ψυχὰς Ἄϊδι προΐαψεν
ἡρώων, αὐτοὺς δὲ ἑλώρια τεῦχε κύνεσσιν
οἰωνοῖσί τε πᾶσι· Διὸς δ᾿ ἐτελείετο βουλή,
ἐξ οὗ δὴ τὰ πρῶτα διαστήτην ἐρίσαντε
Ἀτρεΐδης τε ἄναξ ἀνδρῶν καὶ δῖος Ἀχιλλεύς.
CHANTE, déesse, le ressentiment d’Achille, fils de Pélée, ressentiment funeste qui causa tant de malheurs aux Achéens, qui précipita dans les enfers les âmes courageuses de tant de héros, et fit de leurs corps la proie des chiens et des vautours, (ainsi s’accomplit la volonté de Jupiter) lorsque pour la première fois se divisèrent, par une querelle, Agamemnon, roi des hommes, et le divin Achille.
« Lis », dit l’homme noir.
Il me donna L’Iliade.
J’allai m’asseoir sur la pierre du seuil.
Les rossignols du lavoir chantaient encore.
L’orage maintenant tenait tout le rond du ciel.
Tout le jour se passa en silence ; toute la nuit.
Le lendemain, le ciel était libre et clair. Les hommes et les femmes sortirent pour attaquer.
Je lus L’Iliade au milieu des blés mûrs. On fauchait sur tout le territoire. Les champs lourds se froissaient comme des cuirasses. Les chemins étaient plein d’hommes portant des faux.
( …)
Nous allions garder le troupeau. La colline aimée des bêtes était juste au-dessus des moissons. L’homme noir se couchait dans l’ombre chaude des genévriers ; je m’allongeais à côté de lui. Nous restions un moment à souffler et à battre des paupières. Le chemin de la colline, avec ses pierres rondes, restait longtemps à se tordre, tout étincelant dans le noir de mes yeux.
« Et le livre ? »
Il est là. »
Il fouillait dans la musette. L’Iliade était là, collée contre le morceau de fromage blanc.
Cette bataille, ce corps à corps danseur qui faisait balancer les gros poings comme des floquets de fouets, ces épieux, ces piques, ces flèches, ces sabres, ces hurlements, ces fuites et ces retours, et les robes de femmes qui flottaient vers les gerbes étendues : j’étais dans L’Iliade rousse.


Nathalie SARRAUTE – Enfance– 1983.

Ilia Repine, Portrait de Yury , fils de l’artiste, gros plan sur le visage.
Mon père seul reste présent partout. Il me semble maintenant que les objets autour de nous sont maniés par des êtres invisibles.
(… ) Une cuillère emplie de confiture de fraises s’approche de mes lèvres … je détourne la tête, je n’en veux plus … elle a un goût affreux, je ne la reconnais pas … que lui est-il arrivé ? dans sa bonne saveur de toujours quelque chose s’est glissé .. quelque chose de répugnant s’y dissimule … elle me fait mal au cœur, « Je ne l’aime pas , ce n’est pas la vraie confiture de fraises.- Mais si, voyons, tu vois bien que c’en est « … J’examine avec beaucoup d’attention la mince couche de confiture étalée sur la soucoupe … les fraises sont bien comme celles que je connais, elles sont seulement un peu plus pâles , moins rouges ou rose foncé, mais il y a sur elles, entre elles, comme de louches traînées blanchâtres … « Non, regardez, il y a quelque chose dedans … – Il n’y a rien du tout, ça te semble … »
Quand mon père revient, je lui raconte que je n’en ai pas voulu , de cette confiture … elle est mauvaise, je l’ai bien regardée, il y avait dedans des traînées blanches, des petits points blancs, elle avait un goût écoeurant … Ce n’est pas de la confiture de fraises … Il m’observe, il hésite un instant et il dit : « C’était bien de la confiture de fraises, mais ce que tu y voyais, c’était un peu de calomel. On l’avait mélangé avec elle, on espérait que tu ne t’apercevrais de rien, je sais que tu détestes le calomel, mais il faut absolument que tu en prennes … »
L’impression un peu inquiétante de quelque chose de répugnant sournoisement introduit, caché sous l’apparence de ce qui est exquis, ne s’est pas effacée, et parfois même aujourd’hui elle me revient quand je mets dans ma bouche une cuiller de confiture de fraises.

Portraits

Ilia Repine, Libellule, Véra, deuxième fille de l’artiste, 1884.
J.M.G. Le Clézio « LULLABY » in Mondo et autres histoires, 1978.
Lullaby était pareille à un nuage, à un gaz, elle se mélangeait à ce qui l’entourait. Elle était pareille à l’odeur des pins chauffés par le soleil, sur les collines, pareille à l’odeur de l’herbe qui sent le miel. Elle était l’embrun des vagues où brille l’arc-en-ciel rapide. Elle était le vent, le souffle froid qui vient de la mer, le souffle chaud comme une haleine qui vient de la terre fermentée au pied des buissons. Elle était le sel, le sel qui brille comme le givre sur les vieux rochers, ou bien le sel de la mer, le sel lourd et âcre des ravins sous-marins. Il n’y avait plus une seule Lullaby assise sur la véranda d’une vieille maison pseudo-grecque en ruine. Elles étaient aussi nombreuses que les étincelles de lumière sur les vagues.
Lullaby voyait avec tous ses yeux, de toutes parts. Elle voyait des choses qu’elle n’aurait pu imaginer autrefois. Des choses très petites, des cachettes d’insectes, des galeries de vers. Elle voyait les feuilles des plantes grasses, les racines. Elle voyait des choses très grandes, l’envers des nuages, les astres derrière l’écran du ciel, les calottes polaires, les immenses vallées et les pics infinis des profondeurs de la mer.
(…)
Mais elle voyait sans comprendre, parce que c’étaient les mouvements de son corps, séparés, qui parcouraient l’espace au-devant d’elle.
Les Misérables (Troisième partie, livre premier, chapitre XIII) de Victor Hugo
Huit ou neuf ans environ après les événements racontés dans la deuxième partie de cette histoire, on remarquait sur le boulevard du Temple et dans les régions du Château-d’Eau un petit garçon de onze à douze ans qui eût assez correctement réalisé cet idéal du gamin ébauché plus haut , si, avec le rire de son âge sur les lèvres, il n’eût pas eu le cœur absolument sombre et vide. Cet enfant était bien affublé d’un pantalon d’homme, mais il ne le tenait pas de son père, et d’une camisole de femme, mais il ne la tenait pas de sa mère. Des gens quelconques l’avaient habillé de chiffons par charité. Pourtant il avait un père et une mère. Mais son père ne songeait pas à lui et sa mère ne l’aimait point. C’était un de ces enfants dignes de pitié entre tous qui ont père et mère et qui sont orphelins.
Cet enfant ne se sentait jamais si bien que dans la rue. Le pavé lui était moins dur que le cœur de sa mère.
Ses parents l’avaient jeté dans la vie d’un coup de pied. Il avait tout bonnement pris sa volée.
C’était un garçon bruyant, blême, leste, éveillé, goguenard, à l’air vivace et maladif. Il allait, venait, chantait, jouait à la fayousse, grattait les ruisseaux, volait un peu, mais comme les chats et les passereaux, gaîment, riait quand on l’appelait galopin, se fâchait quand on l’appelait voyou. Il n’avait pas de gîte, pas de pain, pas de feu, pas d’amour ; mais il était joyeux parce qu’il était libre.
Quand ces pauvres êtres sont hommes, presque toujours la meule de l’ordre social les rencontre et les broie, mais tant qu’ils sont enfants, ils échappent, étant petits. Le moindre trou les sauve.
Pourtant, si abandonné que fût cet enfant, il arrivait parfois, tous les deux ou trois mois, qu’il disait : « Tiens, je vas voir maman ! »
Alors il quittait le boulevard, le Cirque, la Porte Saint-Martin, descendait aux quais, passait les ponts, gagnait les faubourgs, atteignait la Salpêtrière, et arrivait où ? Précisément à ce double numéro 50-52 que le lecteur connaît, à la masure Gorbeau.


illustration de G.Brion- source Wikipedia