Maman a toujours 29 ans- 1953 – Lyon – Coll.privée .

Albert COHEN

Bouquet . Château AMBOISE – Coll.Privée

« Fils des mères encore vivantes, n’oubliez plus que vos mères sont mortelles.

Je n’aurai pas écrit en vain, si l’un de vous, après avoir lu mon chant de mort, est plus doux avec sa mère. »

Le livre de ma mère (1954). 

Albert Cohen à l’âge de 14 ans (Source Wikipedia)

Bouquet – Château AMBOISE- Coll. privée

Léon TOLSTOÏ – (1828- 1910) – Souvenirs- Enfance- Adolescence – Jeunesse –

Ma Mère


Je me rappelle que, lorsque j’étais las de courir, je venais m’asseoir devant la table à thé, dans mon petit fauteuil d’enfant, haut perché. Il était déjà tard ; j’avais fini depuis longtemps ma tasse de lait sucré, et mes yeux se fermaient de sommeil mais je ne bougeais pas ; je restais tranquille et j’écoutais. Comment ne pas écouter ? Maman cause avec une des personnes présentes, et le son de sa voix est si doux, si aimable ! lui seul il dit tant de choses à mon cœur !

Je la regarde fixement avec des yeux obscurcis par le sommeil, et tout à coup elle devient toute petite, toute petite. Je me laisse glisser jusqu’à terre, et vais tout doucement me coucher commodément dans un grand fauteuil.

« Tu t’endors, me dit maman. Tu ferais mieux d’aller te coucher.

— Je n’ai pas envie de dormir, maman. »

Des rêves vagues, mais délicieux, emplissent mon imagination le bon sommeil de l’enfance ferme mes paupières, et, au bout d’un instant, je suis endormi. Je sens sur moi, à travers mon sommeil, une main délicate ; je la reconnais au seul toucher, et, tout en dormant, je la saisis, et la presse bien fort sur mes lèvres.

Tout le monde s’est dispersé. Une seule bougie brute dans le salon. Maman a dit qu’elle se chargeait de me réveiller. Elle se blottit dans le fauteuil où je dors, passe sa belle main fine dans mes cheveux, se penche à mon oreille, et murmure de sa jolie voix que je connais si bien :

« Lève-toi, ma petite âme, il est temps d’aller se coucher. »

Aucun regard indifférent ne la gêne elle ne craint pas d’épancher sur moi toute sa tendresse et tout son amour. Je ne bouge pas ; mais je baise la main encore plus fort.

« Lève-toi, mon ange. »

Elle met son autre main dans mon cou et me chatouille avec ses doigts effilés. Le salon silencieux est dans une demi-obscurité ; maman est assise tout contre moi, elle me touche, et j’entends sa voix : je me lève d’un bond, je jette mes bras autour de son cou, je me serre contre sa poitrine en murmurant :

« Oh maman, chère petite maman, comme je t’aime ! »

Traduction Arvède Barine (Hachette, édit.).

Léon TOLSTOÏ - source wikipedia;
Léon TOLSTOÏ en 1908 (source : Wikipedia)
Bouquet – Château AMBOISE- Coll. privée

Madame de Sévigné, Lettre écrite à Livry, chez M.de Coulanges – 1671

À Livry, Mardi Saint, 24 mars
« Voici une terrible causerie, ma chère bonne. Il y a trois heures que je suis ici. Je suis partie de Paris avec l’abbé, Hélène, Hébert et Marphise dans le dessein de me retirer du monde et du bruit jusqu’à jeudi soir. Je prétends être en solitude ; je fais de ceci une petite Trappe, je veux y prier Dieu, y faire mille réflexions. J’ai dessein d’y jeûner beaucoup par toutes sortes de raison ; marcher pour tout le temps que j’ai été dans ma chambre, et sur le tout m’ennuyer pour l’amour de Dieu.
Mais, ma pauvre bonne, ce que je ferai beaucoup mieux que tout cela, c’est de penser à vous. Je n’ai pas encore cessé depuis que je suis arrivée, et ne pouvant tenir tous mes sentiments,
je me suis mise à vous écrire au bout de cette petite allée sombre que vous aimez, assise sur ce siège de mousse où je vous ai vue quelquefois couchée.
Mais, mon Dieu, où ne vous ai-je point vue ici ? et de quelle façon toutes ces pensées me traversent-elles le cœur ? Il n’y a point d’endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni dans l’église, ni dans le pays, ni dans le jardin, où je ne vous aie vue ; il n’y en a point qui ne me fasse souvenir de quelque chose de quelque manière que ce soit ; et de quelque façon que ce soit aussi, cela me perce le cœur.
Je vous vois, vous m’êtes présente ; je pense et repense à tout ; ma tête et mon esprit se creusent : mais j’ai beau tourner, j’ai beau chercher ; cette chère enfant que j’aime avec tant de passion est à deux cents lieues de moi ; je ne l’ai plus.
Sur cela je pleure sans pouvoir m’en empêcher ; je n’en puis plus, ma chère bonne : voilà qui est bien faible, mais pour moi, je ne sais point être forte contre une tendresse si juste et si naturelle. Je ne sais en quelle disposition vous serez en lisant cette lettre. Le hasard peut faire qu’elle viendra mal à propos, et qu’elle ne sera peut-être pas lue à la manière qu’elle est écrite. À cela je ne sais point de remède ; elle sert toujours à me soulager présentement : c’est tout ce que je lui demande. L’état où ce lieu m’a mise est une chose incroyable. Je vous prie de ne me point parler de mes faiblesses ; mais vous devez les aimer et respecter mes larmes, qui viennent d’un cœur tout à vous. »

– Portrait de Charles Baudelaire par Gustave COURBET- 1848. Huile sur toile- 54 X 65 cm- n° inventaire 876.3.21 – Localisation : Musée FABRE. Montpellier (source photo : Wikipedia)

Baudelaire- Lettres à sa mère- 6 mai 1861

Ma chère mère,
Si tu possèdes vraiment le génie maternel et si tu n’es pas encore lasse, viens à Paris, viens me voir, et même chercher.
Moi, pour mille raisons terribles, je ne puis pas aller à Honfleur chercher ce que je voudrais tant, un peu de courage et de caresses. À la fin de mars, je t’écrivais : Nous reverrons nous jamais ! J’étais dans une de ces crises où on voit la terrible vérité. Je donnerais je ne sais quoi pour passer quelques jours auprès de toi, toi, le seul être à qui ma vie est suspendue, huit jours, trois jours, quelques heures. […]
Toutes les fois que je prends la plume pour t’exposer ma situation, j’ai peur ; j’ai peur de te tuer, de détruire ton faible corps

Et moi, je suis sans cesse, sans que tu t’en doutes, au bord du suicide. Je crois que tu m’aimes passionnément ; avec un esprit aveugle, tu as le caractère si grand ! Moi, je t’ai aimée passionnément dans mon enfance ; plus tard, sous la pression de tes injustices, je t’ai manqué de respect, comme si une injustice maternelle pouvait autoriser un manque de respect filial ; je m’en suis repenti souvent, quoique, selon mon habitude, je n’en aie rien dit. Je ne suis plus l’enfant ingrat et violent.
De longues méditations sur ma destinée et sur ton caractère m’ont aidé à comprendre toutes mes fautes et toute ta générosité. Mais, en somme le mal est fait, fait par tes imprudences et par mes fautes. Nous sommes évidemment destinés à nous aimer, à vivre l’un pour l’autre, à finir notre vie le plus honnêtement et le plus doucement qu’il sera possible. Et cependant, dans les circonstances terribles où je suis placé, je suis convaincu que l’un de nous deux tuera l’autre, et que finalement nous nous tuerons réciproquement. Après ma mort, tu ne vivras plus, c’est clair. Je suis le seul objet qui te fasse vivre. Après ta mort, surtout si tu mourais par une secousse causée par moi, je me tuerais, cela est indubitable. Ta mort, dont tu parles souvent avec trop de résignation, ne corrigerait rien dans ma situation ; le conseil judiciaire serait maintenu (pourquoi ne le serait-il pas ?), rien ne serait payé, et j’aurais par surcroît de douleurs, l’horrible sensation d’un isolement absolu. Moi, me tuer, c’est absurde n’est-ce pas ? […]
Adieu, je suis exténué. Pour rentrer dans les détails de santé, je n’ai ni dormi, ni mangé depuis presque trois jours ; ma gorge est serrée. – Et il faut travailler.

Non, je ne te dis pas adieu ; car j’espère te revoir.
Oh ! lis-moi bien attentivement, tâche de bien comprendre.
Je sais que cette lettre t’affectera douloureusement, mais tu y trouveras certainement un accent de douceur, de tendresse, et même encore d’espérance, que tu as trop rarement entendus

Et je t’aime.

Marcel PROUST

Bouquet -Château AMBOISE- Coll.Privée

À Combray, Du côté de chez Swann (1913).

« Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je l’entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle m’aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir que j’aimais tant, j’en arrivais à souhaiter qu’il vînt le plus tard possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n’était pas encore venue.

Quelquefois quand, après m’avoir embrassé, elle ouvrait la porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire « embrasse-moi une fois encore », mais je savais qu’aussitôt elle aurait son visage fâché, car la concession qu’elle faisait à ma tristesse et à mon agitation en montant m’embrasser, en m’apportant ce baiser de paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes, et elle eût voulu tâcher de m’en faire perdre le besoin, l’habitude, bien loin de me laisser prendre celle de lui demander, quand elle était déjà sur le pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fâchée détruisait tout le calme qu’elle m’avait apporté un instant avant, quand elle avait penché vers mon lit sa figure aimante, et me l’avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence réelle et le pouvoir de m’endormir. Mais ces soirs-là, où maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où, à cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir.

 Le monde se bornait habituellement à M. Swann, qui, en dehors de quelques étrangers de passage, était à peu près la seule personne qui vînt chez nous à Combray, quelquefois pour dîner en voisin (plus rarement depuis qu’il avait fait ce mauvais mariage, parce que mes parents ne voulaient pas recevoir sa femme), quelquefois après le dîner, à l’improviste.

Roland BARTHES

Camille Alaphilippe (Tours 1874 – Algérie après 1939), La femme au singe, 1908, grès et bronze, Petit Palais, Paris – Tirage privé.


« 30 novembre 1977
Ne pas dire Deuil. C’est trop psychanalytique. Je ne suis pas en deuil. J’ai du chagrin. »

Journal de deuil – 2009.

Toni Morrison


« Les Blancs pouvaient bien la salir, elle, mais pas ce qu’elle avait de meilleur, ce qu’elle avait de beau, de magique -la partie d’elle qui était propre. »

Beloved, 1987.

Dans ce roman, l’autrice adapte le mythe de Médée , l’héroïne infanticide décrite dans la tragédie grecque par Euripide. Elle inscrit ce mythe dans la mémoire américaine :

Une ancienne esclave affronte le fait d’avoir tué sa fille pour lui épargner les souffrances de sa condition. Sethe est la Médée du temps de l’esclavage aux Etats-Unis, son double historicisé.

Savoir que Toni MORISSON s’est inspirée d’un fait divers : Margaret Garner était une esclave échappée d’une plantation en 1856, était connue pour avoir tué l’un de ses enfants quand ses maîtres l’avaient retrouvée.

Beloved ne permet pas à Sethe de se libérer du souvenir de l’esclavage qu’elle a essayé d’anéantir par l’infanticide.

Toni Morrison entre ses fils Ford et Slade dans les années 1980 (Source Wikipedia).

Carte postale –The Children of Whitney by Woodrow Nash, Whitney Plantation , Wallace, Louisiana – 2016.- coll.privée.