Fontaine Bretagne
Fontaine naturelle – La Ria d’Etel- Bretagne – 2019- Coll.Privée.

Rainer Maria RILKE

Nouveaux poèmes, Traduction J. Legrand, 1905.

L’Étranger

Insoucieux de l’opinion des autres
Qu’il priait de cesser leurs questions,
Il repartait, perdait, abandonnait –.
Car il tenait à ces nuits de voyage

Bien autrement qu’à toute nuit d’amour.
Il en avait vécu de merveilleuses
Qui, tendues de puissantes étoiles,
Écartaient les étroits horizons
Et se déroulaient comme une bataille ;

D’autres qui, avec leurs villages dispersées
Dans la lune, tels des butins qu’elles offraient,
Se rendaient, ou bien montraient, derrière
Des parcs soignés, des châteaux gris qu’il se plaisait
À habiter un moment dans sa tête
Courbée, sachant de science plus profonde
Que l’on ne reste nulle part ;
Déjà il retrouvait, au prochain coude de la route,
Des chemins, des ponts, des pays
Jusqu’à des villes qu’on amplifie.

Et laisser tout cela de côté sans désir
Lui était plus que tout plaisir,
Que toute possession ou gloire.
Mais parfois, en des lieux étrangers,
Il lui semblait que la marche d’une fontaine
Que les pas creusent chaque jour
Lui appartenait.

Lettre à un jeune poète n°8 .

[…] « L’inconnu s’est joint à nous, s’est introduit dans notre cœur, dans ses plus secrets replis: déjà même ce n’est plus dans notre cœur qu’il est, il s’est mêlé à notre sang, et ainsi nous ne savons pas ce qui s’est passé.

On nous ferait croire sans peine qu’il ne s’est rien passé. Et pourtant, nous voilà transformés comme une demeure par la présence d’un hôte.

(…)

Voilà pourquoi la solitude et le recueillement sont si importants quand on est triste. Ce moment , d’apparence vide, ce moment de tension où l’avenir nous pénètre, est infiniment plus près de la vie que cet autre moment où il s’impose à nous du dehors. »…

Musée Zadkine- Paris – 2018- Coll.Privée .

Walt WHITMAN

Poèmes, traduction par Léon Bazalgette, 1891.

À un étranger

Étranger qui passes ! Tu ne sais pas avec quel désir ardent je te regarde,
Tu dois être sûrement celui que je cherchais ou celle que je cherchais (cela me revient comme le souvenir d’un rêve),
J’ai sûrement vécu une vie de joie quelque part avec toi,
Tout s’évoque au moment où nous passons rapidement l’un près de l’autre, fluides, affectueux, chastes, mûrs.
Tu as grandi avec moi, tu as été un garçon ou une fillette avec moi.
J’ai mangé et j’ai dormi avec toi, ton corps a cessé d’être uniquement ta chose et n’a pas permis au mien d’être uniquement ma chose.

Et tu me donnes le plaisir de tes yeux, de ton visage, de ta chair, lorsque nous nous croisons, et tu prends en échange celui de ma barbe, de ma poitrine, de mes mains.
Je ne te parlerai pas, je penserai à toi quand je serai seul ou quand je m’éveillerai seul la nuit,
J’attendrai, je ne doute pas que nous nous rencontrerons une autre fois.
Je prendrai garde à ne pas te perdre.

Albert CAMUS

Albert Camus en 1957 (Wikipedia)

« Le soir, Marie est venue me chercher et m’a demandé si je voulais me marier avec elle. J’ai dit que cela m’était égal et que nous pourrions le faire si elle le voulait. »

L’Étranger (1942), Partie I, Chapitre 5.

Josephina G... Tirage privé.
Josephina G… – Tirage privé.

Iran, Ispahan- Cheheisotoon Palace ou Palais des quaranbte colonnes- par Sha Abbas Safavid 1 ier- 2018- Tirage privé.
Iran, Ispahan- Cheheisotoon Palace ou Palais des quarante colonnes- par Sha Abbas Safavid 1 ier- 2018- Tirage privé.

Germain NOUVEAU


Joséphine  G... Tirage privé.
Joséphine G … Tirage privé

TRADUCTION Henri ABRIL

Et tous les soirs, à l’heure précise
(Ou est-ce un rêve chaque fois ?)
Devant la vitre brumeuse et grise
Elle passe étreinte de soies.

Et lentement parmi les gens ivres,
Exhalant brumes et parfums,
Elle va, sans que nul ne la suive,
S’asseoir toujours au même coin.

Et d’anciennes croyances émanent
Des plumes en deuil au chapeau,
Des bagues et de sa main diaphane,
Des soies légères comme un flot.

Hanté par l’étrange voisinage,
Scrutant cette face voilée,
J’aperçois un enchanteur rivage
Et des lointains ensorcelés.

On m’a livré de profonds mystères,
Un soleil m’a été confié,
Et les replis de mon âme entière
Par l’âpre vin sont imprégnés.

Déjà les plumes d’autruche glissent
Et se balancent dans mon front,
Tandis qu’aux bords lointains s’épanouissent
Des yeux d’azur, des yeux sans fond.

Dans mon âme gisent des richesses
Dont l’unique clé m’appartient.
Tu avais raison, monstre d’ivresse !
La vérité est dans le vin.

Avril 1906

Alexandre BLOK

L’Inconnue – (extrait)

И каждый вечер, в час назначенный
(Иль это только снится мне?),
Девичий стан, шелками схваченный,
В туманном движется окне.
И медленно, пройдя меж пьяными,
Всегда без спутников, одна
Дыша духами и туманами,
Она садится у окна.
И веют древними поверьями
Ее упругие шелка,
И шляпа с траурными перьями,
И в кольцах узкая рука.
И странной близостью закованный,
Смотрю за темную вуаль,
И вижу берег очарованный
И очарованную даль.
Глухие тайны мне поручены,
Мне чье-то солнце вручено,
И все души моей излучины
Пронзило терпкое вино.
И перья страуса склоненные
В моем качаются мозгу,
И очи синие бездонные
Цветут на дальнем берегу.
В моей душе лежит сокровище,
И ключ поручен только мне!
Ты право, пьяное чудовище!
Я знаю: истина в вине.


Жозефина была нежной женщиной.
Без сомнения, она олицетворяла собой русскую душу.

Alexandre BLOK par Constantin Somov - 1907. Source wikipedia.
Alexandre BLOK par Constantin Somov (1907). Source Wikipedia.
Portrait Alexandre BLOK par Irina BELOVA, 2008- Huile sur toile100X70 cm- source wikipedia
Alexandre BLOK par Irina Belova, (2008)
Huile sur toile 100X 70 (source Wikipedia).

Robert Desnos

L’Épitaphe (1943)

J’ai vécu dans ces temps et depuis mille années
Je suis mort. Je vivais, non déchu mais traqué.
Toute noblesse humaine étant emprisonnée
J’étais libre parmi les esclaves masqués.
J’ai vécu dans ces temps et pourtant j’étais libre.
Je regardais le fleuve et la terre et le ciel
Tourner autour de moi, garder leur équilibre
Et les saisons fournir leurs oiseaux et leur miel.
Vous qui vivez qu’avez-vous fait de ces fortunes ?
Regrettez-vous les temps où je me débattais ?
Avez-vous cultivé pour des moissons communes ?
Avez-vous enrichi la ville où j’habitais ?
Vivants, ne craignez rien de moi, car je suis mort.
Rien ne survit de mon esprit ni de mon corps.

Pour écouter l’Épitaphe lue par Denis LAVANT

Chapiteau colonne - Maison des officiers, rue de Coulmiers- Valence Drôme- Tirage privé.
Chapiteau, Portail du jardin de la « CIté des des officiers », 1907, Casimir Genest Architecte, rue de Coulmiers, Valence (Drôme), tirage privé.

Contrée suivi de Calixto,
« l’Épitaphe
 » (1943)

Récit des derniers jours du poète, il mêle le rire à la tragédie, l’espoir à la déchéance physique, il dit ce que fut cette résistance.

Le poète déclare avoir connu la position d’un étranger. La vie ne lui a pas permis d’être pleinement vivant car désolidarisé, homme « traqué ». Etait-il déjà mort parmi les autres, au milieu des autres ?

Dans les deux derniers vers, il déclare ouvertement sa mort .  » L’étranger » disparaît , enfermé dans un camp de concentration. Il mourra d’épuisement quelques jours après sa sortie du camp.

Dans le camp de Terezin, un jeune garçon fait sa rencontre et devient son confident :

« Kuba, Kuba, dans les pires moments, écoute, écoute la poésie, elle est vraiment le cheval qui court, qui court, qui court au-dessus des montagnes…

 Regarde les cigognes s’envoler comme des drapeaux et souviens-toi, la mort m’est indifférente ! »

Sully PRUDHOMME

Les Vaines Tendresses (1875)

L’étranger

Je me dis bien souvent : de quelle race es-tu ?
Ton cœur ne trouve rien qui l’enchaîne ou ravisse,
Ta pensée et tes sens, rien qui les assouvisse :
Il semble qu’un bonheur infini te soit dû.


Pourtant, quel paradis as-tu jamais perdu ?
A quelle auguste cause as-tu rendu service ?
Pour ne voir ici-bas que laideur et que vice,
Quelle est ta beauté propre et ta propre vertu ?


A mes vagues regrets d’un ciel que j’imagine,
A mes dégoûts divins, il faut une origine :
Vainement je la cherche en mon cœur de limon ;


Et, moi-même étonné des douleurs que j’exprime,
J’écoute en moi pleurer un étranger sublime
Qui m’a toujours caché sa patrie et son nom.

Sully Prudhomme- BNF- Gallica - Source Wikipedia
(Source BNF Gallica via Wikipedia)

Paul AUSTER

 » Nous sommes tous étrangers à nous-mêmes, et si nous avons le moindre sens de qui nous sommes, c’est seulement parce que nous vivons à l’intérieur du regard d’autrui. »

Chronique d’Hiver– traduction Pierre Furlan- 2013.
Teatro Olimpico - Vicence, Nord de l'Italie- Ouvrage de Palladio- 2021 - Tirage privé.
Teatro Olimpico- Vicence, Nord de l’Italie- Ouvrage de Palladio- 2021- Tirage privé.