

Lyon- Tirage Privé.

Au XVIe siècle, Lyon est une ville aussi renommée que Paris.
Les banquiers italiens s’y sont installés , viendront ensuite ceux en provenance des Pays-Bas. LYON est donc une plaque tournante du commerce européen. Argent et marchandises s’échangent. Les Foires permettent la circulation des différents courants de pensée: l’esprit réformé qui souffle de Genève, les traditions des troubadours des pays d’Oc, l’influence catholique et néo-platonicienne de l’Italie voisine.
Beaucoup de livres s’y vendent grâce à la fameuse » Compagnie des Libraires Lyonnais ». Savoir que dès 1473, les imprimeurs s’installent dans la Cité. Ils introduisent deux nouvelles techniques: l’écriture italique qui remplace la gothique, l’in-octavo (format obtenu en pliant une feuille de papier en huit). Parmi les grands « Libraires » lyonnais, qui éditent,impriment et vendent les livres figure Etienne Dolet. C’est lui qui publie Marot, Rabelais. Ainsi que Jean de Tournes chez qui paraissent les œuvres de Marguerite de Navarre, Maurice Scève, Louise Labé…


Découvrez l’École lyonnaise avec humour dans :
Lyon à la Renaissance, épisode 3 : L’école lyonnaise
(Le Mock, chaîne Youtube littéraire)
« Il ne fallait pas s’approcher de la Belle
Pour qui a le coeur trop sensible.
La Rose a des épines,
Passage trop surélevé.
Savoir le contourner ?
Mais Lou fleur parmi nous .
» Lou, tu es ma rose
Ton derrière merveilleux n’est-ce pas la plus belle rose
Tes seins tes seins chéris ne sont-ce pas des roses
Et les roses ne sont-ce pas de jolis ptits Lous … »
Courmelois- le 2 juin 1945- Poèmes à Lou.
G.APOLLINAIRE
MAURICE SCEVE et PERNETTE DU GUILLET ou l’amour absolu .

Gravure de Léonard Gaultier,
Musée de Pau (Gallica.fr).

Maurice SCEVE ( 1510- 1564), issu d’une famille de notables lyonnais , il reçoit sans doute une instruction poussée, faisant de lui un docteur en droit et une grand lecteur de philosophie néoplatonicienne.
En 1536, il s’éprend de Pernette du Guillet, jeune poétesse lyonnaise. Elle l’aime aussi mais on la marie à un autre homme un an après. C’est à la poésie qu’il confie alors son cœur, dans une œuvre étrange et belle : Délie, objet de la plus haute vertu, qui parait en 1544. Délie est le pseudonyme sous lequel il cache Pernette du Guillet, et le recueil raconte les difficultés, les espoirs, les révoltes de l’amour impossible qu’il éprouve pour elle. Mais Délie est aussi l’anagramme du mot « l’Idée », terme appartenant au vocabulaire néo-platonicien : Scève traduit dans ses vers un dépassement de l’amour humain, pour accéder à l’amour idéal.
Pernette Du Guillet meurt en 1545. Le poète se retire dans la solitude et publie en 1547, la Saulsaye, églogue de la Vie Solitaire, puis participe à nouveau à la vie lyonnaise. Il rédigera encore Le Microcosme, immense poème théologique et scientifique, publié après sa mort.
Nous ignorons les évènements de la fin de sa vie, les circonstances de sa mort, et jusqu’à la date exacte de celle-ci.
Lisons un premier poème :
« Te voyant rire avecque si grande grâce,
Ce doux souris me donne espoir de vie,
Et la douceur de cette tienne face
Me promet mieux ce dont j’ai envie.
Mais la froideur de ton cœur me convie
A désespoir, mon dessein dissipant.
Puis ton parler, du Mile participant,
Me remet sur le désir qui le mord.
Par quoi tu peux, mon bien anticipant,
En un moment me donner vie et mort. »
Délie, obiect de plus haute vertu,
A Lyon chez Sulpice Sabon pour Antoine Constantin, 1544.
Un deuxième poème :
« Moins je la vois, certes plus je la hais;
Plus je la hais, et moins elle me fâche.
Plus je l’estime, et moins compte j’en fais;
Plus je la fuis, plus veux qu’elle me sache.
En un moment deux divers traits me lâche
Amour et haine, ennui avec plaisir.
Forte est l’amour, qui lors me vient saisir,
Quand haine vient, et vengeance me crie;
Ainsi me fait haïr mon vain désir
Celle pour qui mon cœur toujours me prie. »
Délie– Dizain XLIII ( orthographe modernisée)
Sans doute ce poème mérite-t-il une explication : aucun dizain ne dit mieux la nature antithétique du sentiment amoureux que ce dizain XLIII. Maurice Scève le bâtit entièrement sur des antithèses pour exprimer le mélange des sentiments qu’il éprouve.

…et Pernette
Elle naît vers 1520, dans ne famille noble. Elle est comblée par la nature: les contemporains chantent sa beauté, son intelligence, sa culture.
A ces qualités personnelles s’ajoute un destin bien particulier : à seize ans elle rencontre Maurice Scève qui tombe follement amoureux d’elle. Le grand poète lyonnais est plus âgé, il a presque quarante ans ; il l’aime d’un amour absolu; peut-être l’admire-t-elle avec plus de tendresse que d’amour ? Mais ils ne sont pas destinés à s’épouser: la famille de la jeune fille la marie à un homme qu’elle n’aime pas. La seule consolation de Maurice Scève sera de savoir que le cœur de la femme maintenant inaccessible à son désir lui demeure acquis.
C’est par la poésie que leur amour va vivre: aux dizains de Délie, dont elle est l’inspiratrice, Pernette du Guillet répond par ses propres vers, composés au jour le jour, qui disent les tentations, les refus, les difficultés de cet amour qui doit se dépasser. Ce journal est interrompu brutalement en 1545 : Pernette du Guillet meurt à vingt-six ans, en ayant eu la joie de voir paraître Délie avant de mourir.
C‘est son mari qui, respectueux du talent de sa femme, fera réunir ses vers tels qu’ils ont été laissés sous le titre de « Rymes de gentile et vertueuse dame D. Pernette Du Guillet, lyonnoise« , édité à Lyon par Jean de Tournes en 1545 ; vers qui offrent un écho original à la poésie amoureuse de Scève.
« Ô vraie amour, dont je suis prise
Comment m’as-tu si bien apprise,
Que de mon jour tant me contente,
Que je n’en espère autre attente,
Que celle de ce doux amer,
Pour me guérir du mal d’aimer ?
( …)
Hélas, ami, en ton absence
Je ne puis avoir assurance
Que elle dont – pour son plaisir –
Amour caut me vient dessaisir
Pour me surprendre, et désarmer:
Guéris-moi donc du mal d’aimer ! »
Chanson III.


Louise Labé ou « la Belle Cordière »
Sur ses pas, dans Lyon :
Tout d’abord, il importe de la suivre ce qui implique un parcours dans Lyon et au-delà. Son père Pierre Charly, apprenti cordier, sa mère est fille de J. Humbert dit Labé , cordier installé Rue de l’arbre sec , qui est une rue parallèle à l’actuelle rue du bât d’Argent.
Pierre Charly épouse en seconde noces Etiennette Roybert. Il hérite d’une propriété, La Gella, secteur de l’actuelle Rue du Bon Pasteur , proche des Beaux-Arts. Louise aimera cette propriété. La famille possède également une maison dans « la ruette tendant de l’Arbre Sec en rue Pizay ».
Savoir que Louise naît rue de l’Arbre Sec. Elle épouse Ennemond Perrin, artisan cordier: elle vit Rue Notre-Dame de Confort qui est l’actuelle Rue Paufique , entre la Rue de la République et l’Hôtel Dieu.
On suit sa trace dans tout le vieux Lyon, elle a hanté les alentours de la Place Bellecour qui était alors un pré en friche, un espace naturel. Elle fréquente la Cathédrale Saint-Jean. Elle se rend dans la rue Jean de Tournes, (2e arrondissement). Jean de Tournes imprimeur au XVIe siècle.
À Parcieux, bourg situé à 20 kms au Nord de Lyon, Louis achète un pré, une vigne, quelques lopins de terre. Au fil des ans, elle accroît sa propriété ; malade, elle se retire à Parcieux, dans la Château de Grange Blanche.
Elle est enterrée à Parcieux.
Sa vie :
Belle et cultivée comme Pernette du Guillet, elle reçoit une éducation italienne qui lui permet de lire le latin , l’Italien, et d’être aussi bonne musicienne qu’habile écuyère; cette dernière qualité étonne un peu, à son époque. On lui reprochera durement cette éducation qui lui donne un mode de vie et de pensée qu’on dirait aujourd’hui « féministe ». Elle est mal jugée, elle mènerait une vie immorale.
Très discrète sur sa vie. Nous savons qu’elle a aimé passionnément un homme. Qui est-il ? Un gentilhomme de la suite royale, peut-être, son identité n’est pas certaine ; cet homme la quitte, et elle en souffre. Louise Labé va en nourrir toute son œuvre.
Elle écrit la joie de l’amour, la joie de son cœur et de son corps, le plaisir érotique et la vraie douleur d’une absence. Il ne s’agit plus d’une poétesse s’exerçant à mettre en rimes diverses situations amoureuses en imitant Pétrarque, amis d’une femme que l’amour déchire.

J’ai grands ennuis entremêlés de joie.
Tout à coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure ;
Mon bien s’en va, et à jamais il dure ;
Tout en un coup, je sèche et je verdoie.
Ainsi Amour inconstamment me mène,
Et quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.
Puis quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur
Il me remet en mon premier malheur. »
Sonnets VII- (orthographe modernisée).


Conclusion
Pourquoi trouve-t-on au moins deux femmes poètes à Lyon au XVIe siècle, alors que notre littérature en compte si peu avant le XXe siècle ?
Sans doute d’abord à cause de l’influence du mode de vie italien : les femmes des grandes familles italiennes reçoivent une éducation plus libre et plus ouverte qu’en France, et les familles lyonnaises les imitent plus tôt que dans les reste du pays. D’autre part, la vie intellectuelle de Lyon se déroule chez des particuliers, dans des salons, auxquels ressembleront ceux du XVIIIe siècle ; si les femmes n’ont pas encore leur place dans la vie publique, elles l’ont dans ces salons littéraires.

– « Bah ! malgré les destins jaloux,
Mourons ensemble, voulez-vous ?
– La proposition est rare.
– Le rare est bon. Donc mourons
Comme dans les Décamérons.
– Hi ! Hi ! Hi ! quel amant bizarre !
– Bizarre, je ne sais. Amant
Irréprochable, assurément.
Si vous voulez, mourons ensemble ?
– Monsieur, vous raillez mieux encor
Que vous n’aimez, et parlez d’or ;
Mais taisons-nous, si bon vous semble !-
Si bien que ce soir-là Tircis
Et Dorimène, à deux assis
Non loin de deux sylvains hilares,
Eurent l’inexpiable tort
D’ajourner une exquise mort.
Hi ! hi ! hi ! les amants bizarres !
Paul VERLAINE – Fêtes Galantes – « Les indolents ». – 1869.


