Espace d’Écrits
Résumé
On parle de « locus amoenus »… C’est une expression latine signifiant littéralement « lieu amène » ou « lieu idyllique ».
Dans le domaine littéraire, cette expression fait référence à un lieu idéalisé de sécurité ou de confort.
Mais il est vrai aussi que certains lieux nous happent tant leur force esthétique est puissante.
La beauté d’un endroit nous touche au point qu’un lien étroit s’établit entre le lieu et notre « milieu » intime.
Alors nous nous réjouissons de pouvoir fusionner avec un monde extérieur devenu un élément familier, amical et complice, dans lequel il fait bon vivre, respirer, aimer la vie.
Extrait – Ariane à Naxos
Sa bouche à peine ouverte profère une plainte lente, d’une voix sourde, et les dieux se penchent sur elle, à l’écoute, émus par son tourment si sculptural.
Mais peu à peu ses traits s’altèrent, son bras droit fléchit et se met à trembler fortement, ce qui l’oblige à augmenter sa prise jusqu’au rougissement de sa main.
Son visage pâlit, tout en elle s’épuise à l’idée que Thésée ignore tout de son mortel chagrin. Soudain, les deux coudes viennent frapper le sol, et son buste roule sur le côté, sa face tournée vers l’île sacrée de Délos.
« Pour prix de tant d’amour, me voici livrée, proie qu’ils vont dévorer, aux bêtes et aux oiseaux ; je vais mourir sans qu’un peu de terre soit jeté sur mes restes.
[…]
Partout le silence ;
Partout la solitude ;
Partout la mort présente … »
Prose poétique
Lieu idyllique
Voyage
Relation littérature/arts
Rêveries
La baronne Varvara Ikskül von Hildenbandt dite La Baronne rouge (1850-1928), 1889
Huile sur toile. 196,5×71,7cm. Moscou, Galerie Tretiakov, inv 753.
Extrait
Saint-Pétersbourg
À coups de chuchotis blessants, ils se déplacent et se posent de temps en temps dans ce Salon trop petit mais leur sentiment artistique et surtout leur sens critique appuyé corrigent généreusement l’étroitesse du lieu.
Quant à moi, il me reste cette part tranquille qui se berce de tout et de rien, à les regarder évoluer. La ronde des masques, dirait-on. Et pourtant une belle atmosphère feutrée, les pas se calent bien dans l’épaisseur des tapis, le fidèle samovar a un œil sur tous les déplacements.
Je n’ai failli qu’un instant… Face à un autre miroir :
Une femme – qui s’éloigne désormais – m’observe longuement, et son expression de rage abîme sa bouche. Une déformation nerveuse de ses lèvres, et pour moi, le déroulé inattendu et très lent de mon bracelet chatouilleux au poignet gauche.
C’est un peu l’histoire du temps qui s’éternise, dans cette façon qu’il a d’étaler, avec soin, la confiture de mûres, comme une caresse limpide, celle de l’amant soucieux de chasser les pépins de ce faux fruit, qui n’ont pas lieu d’être.
Je fixe cette femme dans les yeux. Puis lorsqu’elle me tourne le dos, je remarque la raideur de sa nuque qui entretient le souvenir de son regard glacial.
C’est l’hiver qui échine l’eau du Canal Griboïedov sous le pont de l’Ermitage. Il en a frisé les bords si bien qu’une blanche et délicate dentelle de glace court au-delà même du pont.
Et voilà Tchatski le personnage théâtral de Griboïedov qui fait de l’esprit :
« Pourquoi ne m’avez-vous pas déclaré en toute franchise,
que notre passé commun n’est pour vous qu’un songe,
(…)
J’eusse rompu avec vous sans attendre davantage. »
Ai-je eu raison d’accepter cette invitation ? Drôle d’oiseau que je suis. J’ai ceinturé la pourpre de mon corsage, bouillonné ma longue jupe noire, harmonisé l’abondant nœud de mon foulard et ma coiffe à bec ouvert.
Une couleur qui n’en est pas une, et l’autre intempestive, hautement valorisée sous les dorures du plafond. J’en conviens et ne m ‘en excuse pas.
Sur les routes dévastées, et encore davantage meurtries sous leurs pas, les blessés aux bandages ensanglantés – qu’un pâle soleil réchauffe si peu – avancent douloureusement, soutenus par des femmes en deuil que la noirceur de la guerre convulse…
Mais si je me tourne du côté de la vie, du moins pourrait-elle réduire au silence tous ces gens qui s’approchent peu à peu de moi. Une procession à la démarche morbidement hésitante, sans sévérité, sans ordre, happée par sa propre curiosité.
Ailleurs, les hommes se sont mis en mouvement. Sous la poussée des clameurs, des slogans criés à tue-tête, dans le fracas des portes et des fenêtres que l’on claque, passe la grande Dame de la Révolution. Il me faut à tout prix faire sortir Gorki de prison.
Celle qui m’a observée guide la petite troupe des nantis, des faiseurs de Salon, dont la démarche est très légèrement déclinante, conséquence logique d’un repas arrosé de champagne, où esturgeon froid, œufs farcis, mousse de volaille et de caviar ont conjugué tous leurs efforts pour contenter les convives.
Je vais entrer dans leur monde. Elle se présente, son parfum se disperse.
Je me nomme :
« Je suis la baronne Varvara Ikskül von Hildenbandt ».
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